Le jardin du domaine de Böckel


Gutspark Böckel

L'histoire du domaine féodal de Böckel prend ses sources dans le quatorzième siècle. Le tout premier château fort se trouvait au nord-est du domaine actuel, comme vient l'attester la présence de la Gräfte, cette large douve comprise entre deux fortifications.

Dans des prairies regorgées d'eau, Heinrich von Voß construisit sur l'actuelle île centrale une demeure de maître lors de la seconde moitié du dix-septième siècle. Les tours carrées et les deux douves perpendiculaires, dont l'une sera plus tard comblée, sont un signe des capacités de défense du bâtiment.

Leopold Koenig, un industriel, acheta pour son fils Carl le domaine de Böckel en 1874, qui représentait à l'époque la propriété la plus vaste de la région. Carl construisit en 1884, au sud de l'ancienne demeure de maître, un bâtiment principal dans le style néo-renaissant. Celui-ci sera tellement transformé au début du vingtième siècle qu'il ne reste de cette période que le portique, les rebords de fenêtres et le double escalier.

Une fois les travaux de réfection achevés, Koenig engagea l'architecte paysagiste Rudolph P.C. Jürgens afin qu'il prenne en main le jardin. Après la mort de son père en 1927, c'est Hertha Koenig qui dirigea le domaine pendant près de cinquante ans. 

Toreinfahrt Gutspark Böckel () LWL/WALB/Gerbaulet. 2004, Eiben in der Hauptachse des Parks (mit Leffers/Spanjer) () LWL/WALB/Gerbaulet. 2004, Gutshaus Böckel mit Freitreppe und Parterre () LWL/WALB/Gerbaulet. 2003

On peut diviser le parc en trois parties: la cour réalisée pour l'entrée des voitures, le jardin entouré de la Gräfte pittoresque, et le parc en lui-même situé plus à l'est. Le point de vue principal part des escaliers de la maison, traverse les parterres du "lieu de plaisance" et mène à la Gräfte du parc. Jürgens aménagea autour de l'axe central du "lieu de plaisance" ("pleasure-ground"), entre demeure et parc, un réseau régulier de sentiers conduisant à divers buts de promenade tels que la remise, les sièges ou la colline de tilleuls.

Jürgens réalisa un "beau paysage", créant toute une série de points de vue qu'il s'attacha à la fois à lier et à différencier. Une des attractions du parc est la serre bâtie en 1906, aujourd'hui malheureusement en ruine.

A partir du milieu du 19ème siècle, de plus en plus d'arbres et arbustes étrangers firent leur apparition dans le domaine. Fils d'un pépiniériste, Jürgens n'hésita pas à en faire grand usage. Concernant leur choix et leur emplacement, il suivit la règle de semis alors courante consistant à planter les arbres à feuille caduques devant les arbres à feuilles persistantes (le clair devant le foncé). Il alterna également plantes grimpantes et pendantes, et sema des espèces à larges ou à petites feuilles, à feuilles pleines ou échancrées.

On peut traverser le parc grâce à deux chemins de ronde, l'un grand, l'autre plus petit.

Parkansicht mit rotblühenden Rhododendren, links () LWL/WALB/Gerbaulet. 2003, Steinerne Vase im Park () LWL/WALB/Gerbaulet. 2003, Rilketurm/Ausschnitt () LWL/WALB/Gerbaulet. 2004

Conçu de manière homogène et n'ayant pas connu de transformation, le parc du domaine de Böckel est caractérisé par sa qualité esthétique soutenue ainsi que par son authenticité.

La silhouette d'arbres centenaires, dont l'apparence a été particulièrement mise en valeur, est saisissante.

A partir du chemin principal qui traverse le parc du nord au sud se dévoilent les axes principaux au regard du promeneur. Celui-ci se fixera certainement sur une tour carrée aux contours prononcés, dans laquelle l'écrivain Rainer Maria Rilke vécut en 1917. A quelques endroits du parc, on devine sous l'herbe les anciens chemins de ronde.

 C'est surtout dans les endroits les plus intimes du parc que l'on peut constater l'intensité de la confrontation de Jürgens avec Böckel. On découvre ainsi la table à l'endroit de l'ancien cour de tennis dans la partie sud-ouest du parc, le vase placé à l'ancien carrefour ou le banc près de la Gräfte. Comme il y a cent ans de cela, on peut s'asseoir à l'ombre, savourer la douceur du vent d'été, et laisser son regard se perdre au-delà de la Gräfte en se laissant bercer par le bruissement de l'eau passant dans les aubes d'un moulin proche.

Rauminszenierung 'Begegne deinem Engel' von Ilya und Emilia Kabakov () Tenwiggenhorn 2003, Rauminszenierung 'Essbares Lebkuchenhaus' von Not Vital () Tenwiggenhorn. 2001, Rauminszenierung 'Singende Skulptur' von Rirkrit Tiravanja () Kellein. 2001

 

 

     La mise en scène du paysage


Avec ses jardins géométriques et son parc paysager aux arbres solitaires, une atmosphère romantique, qui a déjà fascinée nombre de poètes et de penseurs, émane du domaine féodal de Böckel. Aujourd'hui encore, elle est la source d'inspiration d'artistes comme Rirkrit Tiravanja qui, pour sa mise en scène en 2002, engagea une chanteuse et lui demanda de réciter et de chanter le nom latin des arbres et plantes présents dans le parc. Des sculptures végétales faites à partir de textes, une réalisation de Bethan Huws, un château faisant office d'aire de jeu et appelé "Amusement Romana" de l'artiste Yutaka Sone et la maison en pain d'épice, véritablement comestible, de Not Vital, présentèrent des visions très personnelles du Paradis.

Les "sonnets à Orphée" de Rainer Maria Rilke furent par contre le point de départ pour la création de sculptures légères et ouvertes sur leur environnement du Gallois Richard Deacon.

Et personne d'autre ne sait mieux exprimer la poésie d'un lieu romantique qu'Ilya et Emilia Kabakov, qui en 2003 avec leur pièce intitulée "Rencontre ton ange" installèrent une échelle céleste dans les jardins du parc. Les Kabakov considèrent que le parc était l'endroit idéal pour réaliser leur projet.  

 

     Des chemins dans la campagne


"Le plus souvent c'est l'arrivée qui est le plus beau moment, et à Böckel, elle est particulièrement délicieuse. On franchit des ponts surplombant deux vieux canaux, traverse trois cours et plusieurs portes avant de pénétrer à l'intérieur de la cour du château elle-même, qui s'ouvre immédiatement sur le parc, et qui, en passant de nouveau par plusieurs ponts, se fond en lui", décrit Rainer Maria Rilke. C'est un lieu d'amitié, empli de souvenirs, et en aucun cas un musée ou un lieu de sentimentalité - ce serait plutôt le lieu d'une douce mélancolie, invitant à méditer sur le passage du temps, auquel seule la beauté de l'architecture, des jardins et de l'art parvient à s'opposer. C'est ici que demeura Rilke en 1917; c'est ici que tint Hertha Koenig, en propriétaire du domaine, en amatrice d'art et en femme engagée les portes de sa maison grandes ouvertes à tant d'invités si célèbres: Frank Wedekind, Salomon Friedländer, Oskar Maria Graf, Martin Heidegger ou Theodor Heuss. La littérature et la musique n'étaient pas uniquement célébrées dans son salon munichois, ils l'étaient également à la campagne. "Rilke aimait le poids de notre pays" (Hertha Koenig), et c'est justement cette mélancolie qui dans la littérature deviendra encore plus légère qu'un souvenir ou qu'un désir. "Si quelqu'un nous rêve, alors nous nous rencontrerons", écrivait la poétesse Marina Zwetajewa à Rilke. Ces rêves et ces rencontres, qui franchissent le temps et l'espace dans la littérature, se retrouvent dans les lectures et les concerts du festival musical et littéraire "Des chemins dans la campagne". Bruno Ganz et Eva Mattes, Erika Pluhar et Hannelore Elsner, Matthieu Carrière et Martina Gedeck y donnèrent la lecture des poèmes et des lettres de Rainer Maria Rilke, les poètes russes Gennaij Ajgi, Olga Sedakova et Olga Martynova y discutèrent de leurs affinités littéraires avec Rilke et le Hilliard Ensemble, l'Ensemble Modern ainsi que David et Tatjana Geringas répercutèrent l'écho de ces lectures au travers de leur musique.